Chapitre trois

Pendant que Danny finissait de remplir mon verre, je rassemblais mes pensées. Je pris des cigarettes dans la poche de mon manteau. Je jetai un coup d’oeil autour de moi, histoire de voir si l’homme était toujours assis à sa table. Il semblait n’avoir pas bougé d’un pouce, ce qui
me paru plutôt étrange dans la mesure où il n’avait pas été servi depuis tout le temps que j’étais ici – et ça faisait presque une heure de ça.

Danny plaça mon verre devant moi pendant que je prenais une bouffée de ma cigarette.

- Donc, Klaus. – Danny affichait un sourire en coin. « Est-ce que je prononce ton nom comme il faut? -.

« Assez bien – Je tournais les glaçons dans mon verre.

-  Je me suis dit que tu en voudrais un froid, à présent, dit Danny toujours en souriant.

- Tu as vu juste, merci! – Je lui rendis son sourire.

- Alors, et cette histoire? -

- J’ai passé la majorité de ma vie, à l’exception de ces dernières années, à être très malheureux. C’est difficile à expliquer, mais il y avait en moi une profonde tristesse intérieure. En fait, il serait plus juste de dire qu’il semblait n’y avoir aucune joie en moi. Peut-être devrais-je dire que le bonheur était simplement absent et que peu importe ce qui se passait, bon ou mauvais, il n’y était pas et je ne pouvais rien faire pour changer cela. Vous voyez, c’est ça le problème… pour réellement comprendre ce que je veux dire, vous devez connaître le reste de l’histoire, mais en même temps, je ne peux vous dire l’histoire sans vous raconter cette partie » dis-je en secouant la tête.

Danny fit le tour du bar et saisit un tabouret pour s’asseoir à l’endroit où il s’était tenu.

-  Je peux voir ce que tu ressens, Klaus, mais je ne peux pas l’entendre, dit Neena.

- Le simple fait de penser à ces jours me rend un peu triste, dis-je tout bas.

- Les gens n’ont-ils pas remarqué que tu étais triste? demanda Neena sur un ton compatissant dans l’espoir de m’aider.

- Ça n’a vraiment aucune importance, répondis-je, mais en ce qui a trait au bonheur, j’ai essayé toutes sortes de choses au fil des années. J’ai même observé ce qui rendait les gens heureux pour voir ce que ça leur apportait et puis j’ai essayé les mêmes choses.
Par exemple, j’ai remarqué que quand les gens achetaient une nouvelle voiture, ça les rendait vraiment heureux… au moins pendant un certain temps. Ou qu’ils se comportaient de manière heureuse quand ils entraient dans une nouvelle relation amoureuse. Les gens font un nombre incalculable de choses pour être heureux et je les ai fondamentalement toutes essayées. Ça peut sembler étrange, mais aucune de ces
choses n’a eu d’effet sur moi. En fait, plusieurs fois, elles me rendirent plus misérable qu’auparavant, simplement parce que j’attendais, en vain, que quelque chose se produise.

Un exemple farfelu me vient à l’esprit. Je me souviens avoir acheté une nouvelle voiture, pensant que ça m’amènerait au bonheur, mais après l’avoir acheté, je me suis installé dedans pendant deux ou trois heures à attendre que le bonheur ou la joie circule en moi comme ça semblait fonctionner pour d’autres personnes. Mais rien ne s’est produit. Je n’étais pas plus heureux qu’avant l’achat de la voiture. Pourtant, ça
semblait être différent pour les autres.

Mais je n’ai pas abandonné pour autant. J’ai essayé beaucoup d’autres choses au cours des années. J’ai lu des centaines d’ouvrages sur toutes sortes de sujets : de la méditation à la puissance de l’esprit, en passant par le contrôle de l’esprit, la pensée positive, des livres sur l’amour, d’autres sur la vie, différents types de livres sur l’auto-assistance, mais rien n’a aidé. C’était comme si quelque chose manquait en moi. J’ai toutefois remarqué que je n’étais pas le seul : il y avait beaucoup d’autres personnes qui se trouvaient dans la même situation. Par contre, savoir que je n’étais pas seul ne m’a pas vraiment aidé. D’un côté, j’étais déterminé à résoudre ce problème, mais de l’autre je m’en sentais incapable et j’ai plusieurs fois abandonné.

J’ai aussi suivi des cours, et rejoint des groupes de croissance personnelle. Le plus intéressant de tous fut quand j’ai décidé de suivre une thérapie. Ce fut une période triste pour moi, et j’étais convaincu que quelque chose n’allait pas avec moi. Mais après avoir passé trois semaines à tout révéler sur moi, on m’a annoncé que j’étais bien portant et définitivement sain d’esprit, ce qui fut bon à entendre, et on m’a
aussi dit qu’il n’y avait aucune raison de continuer les séances. Tout ce que j’avais besoin de faire était de trouver quelque chose que j’aimais vraiment faire et de m’y consacrer. C’est dommage que ça n’ait pas été si simple. -

Je m’arrêtai un moment pour allumer une autre cigarette quand je remarquai que Danny riait tout seul.

- Qu’est-ce qui t’amuse autant dans tout ça ?

- Je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui s’était assis dans une voiture pendant deux ou trois heures en attendant que le bonheur apparaisse. Mais je salue ta détermination -. Danny me salua, affichant un grand sourire.

- Donc, cette absence de bonheur était ta source de motivation? demanda Neena.

- Exactement. Au lieu de rechercher l’argent, la renommée, l’amour, une carrière, ou les choses normales que les gens passent leur vie à essayer d’obtenir, tout ce que je voulais c’était être heureux. Une autre façon de le dire serait que je voulais me libérer de la douleur et de la peine que ça me causait. -

Je tombai dans des pensées profondes en regardant s’envoler la fumée de ma cigarette. Je pensais à certaines des choses que l’absence de bonheur vous incite à faire et à certains des chemins qu’elle vous pousse à prendre. Je songeai également à autre chose qui me chicotait et
j’essayai de décider si je devais en parler ou pas, quand Neena interrompit mes pensées.

- Ça me surprendrait que tu n’aies pas pensé à en finir une bonne fois pour toutes ou que tu n’aies pas tenté de le faire. – dit-elle.

Je la regardai. Les étincelles dans ses yeux me firent penser qu’évidemment, l’univers avait envoyé certains de ses meilleurs joueurs dans ce jeu et qu’il n’avait rien laissé au hasard. Il semble que l’univers me connaît mieux que je ne le pensais.

Je me levai et demandai la direction vers la salle de bains. J’avais besoin d’un moment pour rassembler mes pensées. Danny m’indiqua une porte en bois à l’extrémité du bar.

La salle de bains n’était pas très grande, pas beaucoup plus grande qu’une latrine sans fenêtres et sans aucune autre sortie, si l’envie de fuir vous prenait. Je pensai à tout ce que j’avais dit jusqu’à présent et décidai de continuer avec mon histoire. Après tout, je n’avais rien à perdre.

La vie
Parfois la vie
est comme un jeu de poker géant
qui n’en finit plus.
Et quand nous devenons vraiment bons,
alors l’univers décide de nous lancer un défi,
juste pour nous inciter à réfléchir.
Peut-être que ça peut devenir encore meilleure,
et ainsi,
le jeu se poursuit.