Chapitre six
Je suis presque sûr que c’était près de trois ans plus tard. C’était tôt en soirée. J’étais sorti dîner mais je ne pouvais manger. J’étais complètement déprimé et j’en pleurais. Je suis entré dans ma voiture et ai commencé à conduire. J’étais si engourdi et épuisé que j’ai pris l’autoroute en direction des montagnes. Pour quelque raison que ce soit, le fait de savoir que dans une ou deux heures, tout serait fini, me soulagea.
- C’est ça le problème avec le suicide : les gens croient que c’est une porte de sortie, mais en réalité, ça ne fait que recommencer tout le processus, observa Neena.
- Je suis d’accord. Mais quand vous avez atteint le fond, plus rien ne compte plus. Tout ce qui importe, c’est d’être libéré de cette obscurité, même pour un court instant. J’aurais donné n’importe quoi pour être heureux rien qu’une semaine. J’en étais rendu à ce point. »
Neena inclina la tête en signe de compassion.
« Tu as dû changer d’avis en cours de route, sinon tu ne serais pas ici aujourd’hui, fit remarquer Danny. »
Je ne savais pourquoi, mais pour une raison quelconque, la lèvre supérieure de Danny tremblait. Je pensai que c’était plutôt amusant.
« En fait, je n’avais pas changé d’avis. Ça s’est passé comme ceci. À environ 30 minutes de Calgary, il y avait une station-service. J’avais suffisamment d’essence dans ma voiture, mais pour une drôle de raison, dès que j’ai dépassé cette station-service, mon moteur s’est mis à tousser et à caler. Ma voiture refusait d’avancer à plus de 8 km/h. C’était comme si quelqu’un faisait tourner le moteur et l’arrêtait rapidement, sans arrêt. La jauge d’essence indiquait que le réservoir était rempli. En plus, l’auto était neuve. J’ai donc décidé de virer de bord et de m’arrêter à la station-service; peut-être y avait-il un problème avec l’allumage électronique. Mais dès que je suis arrivé près de la station-service, la voiture s’est remise à rouler parfaitement. Pas besoin d’essayer de la réparer, j’ai pensé, en autant qu’elle se rende jusqu’à destination.
Après, ça n’aurait plus d’importance. J’ai donc décidé de retraverser l’autoroute, pour me diriger de nouveau vers les montagnes.
J’ai dû rouler sur l’autoroute sur une distance d’environ 2 km avant de pouvoir traverser. J’étais même prêt à pousser la voiture jusque là, tellement j’étais de mauvaise humeur. J’ai traversé l’autoroute et me suis dirigé vers les montagnes, mais dès que j’ai atteint la station-service, la voiture a recommencé à caler et à tousser! J’ai essayé de changer les vitesses, de fermer et d’ouvrir les lumières et de redémarrer la voiture plusieurs fois, mais le problème ne semblait guère se régler. La voiture toussa jusqu’à ce que j’arrive à un passage à niveau. Ça roulait tellement mal que j’ai eu beaucoup de difficulté à franchir le passage et ça m’a pris entre 10 et 15 minutes pour revenir à la station-service. Le moteur a calé quelques fois, mais je le remettais en marche. Dès que je suis arrivé près de la station-service, le moteur ronronnait; il fonctionnait parfaitement. J’ai donc dépassé la station-service, et roulé jusqu’au passage à niveau, 2 km plus loin. La voiture roulait toujours très bien. J’ai retraversé la route et je me suis à nouveau dirigé vers les montagnes. La stupide voiture roulait très bien jusqu’à ce que j’approche de la station-service où la même chose s’est produite. Le moteur s’est remis à caler et à s’arrêter et à redémarrer. Je commençais vraiment à m’énerver, mais je décidais de continuer à conduire dans ces conditions. Malheureusement, plus je m’éloignais de la station-service, plus la voiture avançait difficilement. Finalement, je n’ai eu d’autre choix que de traverser la route encore une fois, et bien évidemment, dès que j’atteignis la station-service, la voiture s’est remise à rouler normalement. Le moteur a redémarré et ronronnait comme un chat. -
- Pourquoi ne t’es-tu pas arrêté à la station-service pour la faire vérifier par quelqu’un? demanda Danny
- Il était environ neuf ou dix heures du soir, et je me suis dit que le mécanicien serait sans doute déjà parti à cette heure-là. Sans compter qu’elle roulait très bien de l’autre côté de l’autoroute. D’une certaine manière, je savais qu’il n’y avait pas de problème avec la voiture. Mais je n’allais pas laisser l’univers m’arrêter aussi facilement, pas cette fois.
- Quelle tête de mule, dit Neena en secouant la tête.
- Peut-être, mais j’étais furieux, et je voulais montrer à l’univers que j’en avais eu assez. »
- Laisse-moi deviner. Tu as fait ça jusqu’à ce que ta voiture ne tombe en morceaux, grimaça Danny comme s’il avait su.
- Pas tout à fait, mais presque, dis-je. J’ai toutefois continué à tourner en rond jusqu’à environ 9 ou 10 heures le lendemain matin. »
Ils éclatèrent de rire. Je n’eus d’autre choix que de me joindre à eux.
Maintenant, en y réfléchissant bien, ça me paraît stupide. Et ça l’était probablement.
- Tu veux dire que tu as finalement abandonné? Neena essuya soigneusement les larmes de ses joues.
- Non, je n’ai pas vraiment abandonné. C’est juste que j’étais épuisé et donc, j’ai décidé d’aller à la station-service pour acheter à manger et faire le plein d’essence. J’allais ensuite continuer. C’est bien que leur restaurant soit ouvert toute la nuit. J’ai conduit à la station-service et fait remplir mon réservoir par l’homme. Je me rappelle que le préposé m’avait regardé d’un air étrange, mais ça ne m’avait guère préoccupé. Je me suis stationné et je suis entré dans le restaurant. C’était très tranquille : seuls deux ou trois vieux camionneurs près du comptoir. Je m’assis donc à une petite table. Je devais divaguer rendu à cette heure-là. Je devais avoir un air terrible. Mon visage était probablement affaissé, mes yeux injectés de sang et mes joues mouillées de larmes. La serveuse m’apporta une tasse de café, m’examina, et me demanda, avec un regard à la fois inquiet et plein d’humour, si j’étais celui qui avait conduit toute la nuit dans un sens et dans l’autre. »
Ils riaient toujours. Je m’étirai pour prendre ma cigarette et leur montrai mon meilleur froncement de sourcils, mais ils ne firent que rire encore plus.
« Oh ouais, allez-y! Riez! Un jour, nos places seront inversées…alors nous verrons ce qui est si drôle.
- Quelle chance penses-tu avoir que cela se produise un jour? » Danny se tourna vers Neena.
Elle leva ses mains vers le ciel. « Une sur un million, peut-être.
- Pour faire une longue histoire courte, j’ai dit à la serveuse que ma voiture ne voulait pas se rendre jusqu’aux montagnes, mais seulement aller à Calgary. Je pouvais à peine parler. Ma bouche était sèche, mes lèvres étaient engourdies, et j’étais trop fatigué pour être embarrassé.
Elle a demandé où je voulais aller. D’un air sérieux, je lui répondis : « Me jeter en bas d’une falaise! »
Elle m’a regardé fixement. Puis, soudainement, elle a éclaté de rire. Elle s’est ressaisie et s’est penchée vers l’avant. « Vous êtes un peu abruti, non? Je vais vous servir un petit déjeuner, parce que vous allez rester avec nous un bon moment. »
Elle versa du café dans ma tasse et se dirigea vers la cuisine. Je m’attendais à entendre des rires en provenance de la cuisine, mais rien. J’en ai donc déduit qu’elle n’en avait parlé à personne.
Elle ne m’a jamais demandé pourquoi je voulais me lancer du haut d’une falaise, mais après avoir échangé quelques mots de plus et obtenu du café et un petit déjeuner gratuits, je suis entré dans ma voiture et j’ai repris le chemin de ma maison. »
Les deux riaient tellement fort qu’ils commençaient à m’énerver, alors je me suis excusé et je suis allé à la salle de bains. Je n’étais pas vraiment fâché contre eux, seulement quelque peu embarrassé (ok, très embarrassé).
Aujourd’hui cette station-service est fermée; il ne reste plus rien sauf un bâtiment abandonné. J’y retourne parfois et je me demande combien d’autres comme moi se sont arrêtés là.
Enfin, je suis encore ici, aujourd’hui, et heureux de l’être. Quant à la promesse que tout aurait un sens à la fin, elle s’est avérée vraie. Par contre, je n’ai toujours pas trouvé qu’elle était l’énigme, et ça m’embête.
Quant à la très aimable et généreuse serveuse : merci!
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Un ange gardien.
Doit posséder une patience incroyable,
inimaginable, complètement inconcevable.
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à l’attention de Klaus
Klaus est né en 1957 dans la Forêt-Noire, en Allemagne. À l’âge de 9 ans, croyant toujours que
partout au Canada c’est l’ouest sauvage, où les cowboys et les traînées de chariot existent
toujours; Klaus est envoyé à Rosedale, en Colombie-Britannique, au Canada, pour y vivre avec
sa tante et son oncle. Bien que déçu de ne pas y trouver les plaines et les chariots-cuisine, il
habite au Canada et y grandit pour accomplir plein de choses. Klaus a été un exploitant de
ferme laitière, un entrepreneur, un artiste ainsi qu’un écrivain.
