Chapitre sept
À mon retour de la salle de bains, Neena et Danny s’étaient ressaisis, mais ils souriaient toujours. Je m’assis sur mon tabouret et Danny me demanda si je voulais encore du jus d’orange.
- Nous ne voulions pas rire de toi ainsi, dit Neena.
- Mais tu dois admettre que le bout où elle dit que tu es abruti était assez drôle, ajouta Danny.
- Je crois que vous m’avez là. – J’acquiesçai.
« Alors, est-ce tout? demanda Neena.
- Non, pas du tout! C’est maintenant que ça devient vraiment farfelu. -
Danny s’assit sur son tabouret. « Bien, la nuit est encore jeune. C’est quand tu veux. -
La lèvre supérieure de Danny commença encore à trembler pendant un moment. Je me penchai vers Neena. – Pourquoi la lèvre de Danny tremble-t-elle de temps en temps?
- Ça fait ça chaque fois qu’il se retient de dire quelque chose. Il n’est pas un bon joueur de poker. » dit-elle en riant.
Pendant un instant, je me suis demandé ce que Danny pouvait bien cacher, parce que pour une raison qui m’échappait, ça me dérangeait un peu. J’aime bien garder l’œil et les oreilles ouvertes au cas où quelque chose d’un peu anormal se produirait.
Je regardai ma montre, mais elle ne fonctionnait toujours pas. D’ailleurs, je pouvais voir l’humidité en-dessous du verre. J’allais demander quelle heure il était, mais décidai de laisser tomber. Après tout, il n’y avait aucun autre endroit ou j’avais besoin d’aller.
« Voyons voir, dis-je en pensant à l’endroit où j’avais laissé l’histoire. Pendant deux ans, je procédais à des opérations d’achat-revente sur des maisons et je m’en sortais plutôt bien, mais mon cœur n’y était pas. J’étais toujours malheureux et j’avais passé les six derniers mois à essayer d’être heureux et plus encore, dépendant de la manière dont vous le voyez. Je sais que nous en avons déjà parlé plusieurs fois, mais il en était ainsi. J’ai arrêté les opérations d’achat-revente sur des maisons et je me suis consacré à trouver une solution à mon éternel problème. Le hic c’était que je manquais d’argent. J’ai donc temporairement abandonné cette idée et ai décidé de me trouver un travail. Ça ne m’a pas pris longtemps avant de m’en trouver un plus rémunérateur. Quelques jours plus tard, j’ai trouvé une nouvelle maison à un prix très abordable ; je l’ai donc achetée et m’y suis installé. Aussi bien vivre comme les autres, c’est-à-dire avoir un emploi, payer mes factures et épargner un peu pour ma retraite. Et puisque mon fils vivait avec moi, je me suis dit que je devais lui montrer le bon exemple. Ça me déprimait d’envisager vivre ma vie de cette manière en attendant ma fin, mais c’était la seule solution envisageable.
Après environ cinq mois de travail, je suis rentré un matin et on m’a dit que j’étais congédié. Ils m’ont indiqué que c’était parce que les affaires fonctionnaient au ralenti et qu’ils devaient réduire leurs effectifs, mais je savais ce n’était pas là la vraie raison. Ils voyaient que j’étais malheureux; je n’arrivais plus à le cacher. Je n’avais pas l’énergie de mettre constamment un sourire sur mon visage et je suis sûr qu’ils en ont déduit que je n’étais pas heureux de travailler pour eux.
Ce fut un choc. Ça ne me dérangeait pas vraiment, mais en même temps, je ne savais plus quoi faire. Je suis resté une semaine assis chez moi à ne rien faire, si ce n’est promener mon chien chaque jour. J’avais un peu d’argent mais pas beaucoup, et mes comptes d’hypothèque étaient assez élevés. Ma maison n’était pas grande, mais elle était située dans un bon quartier. L’économie était lente et il n’y avait pas beaucoup de sortes payants. Même si je me trouvais un travail médiocre tout de suite, je savais que je ne pourrais pas garder la maison. Je me rappelle m’être assis au parc pour observer mon chien Rudy courir aux alentours et jouer avec les autres chiens, quand quelque chose a cliqué. Pour quelque raison que ce soit, j’ai décidé que peut-être je devrais essayer une dernière fois de trouver le bonheur. Je me suis dit que, dans tous les livres que j’avais lus, j’avais dû manqué quelque chose ou je n’avais pas suivi les instructions correctement. Ainsi, dès que Rudy et moi sommes revenus de notre promenade au parc, j’ai sauté dans la voiture et me suis dirigé vers la bibliothèque. En route, une partie de moi trouvait que c’était une perte totale de temps, alors que l’autre s’était réveillée, super enthousiaste. Je me suis également rendu compte que toutes les fois que je me lançais à la découverte d’un bonheur intérieur, je devenais réellement heureux. Je ne devenais vraiment déprimé que quand ça faisait un moment que je restais bloqué à ne pas pouvoir transcender les limites de mon bonheur provisoire. Mais cette fois-ci, je sentais vraiment que j’allais y parvenir. Je me souviens avoir pensé que tout ce que j’avais à faire était de trouver ce quelque chose à côté duquel j’étais passé et que tout se réglerait alors.
- Bon sang! Combien de temps est-ce que ça va continuer comme ça? m’interrompit Danny.
- C’est ça, répondis-je. C’est là que tout a commencé à changer.
- Merci, Seigneur! Ça commençait à me déprimer! Est-ce qu’on approche de la partie sur la loterie?
- Nous y sommes presque.
Donc…j’ai choisi des livres qui traitaient de tout ce à quoi je pouvais penser : la méditation, la spiritualité, la visualisation, le contrôle de l’esprit, la pensée positive, l’amour, et ainsi de suite. J’ai même pris des livres sur la radiesthésie, mais ça ne correspondait pas à ce que je cherchais. J’étais simplement tombé sur eux et avait choisi de les prendre avec moi. J’ai passé plusieurs semaines à lire, à prendre des notes, et à suivre les instructions du mieux que je pouvais. Je lisais du matin jusqu’au soir. Les seules pauses que je prenais étaient pour manger ou pour amener Rudy au parc et pour pratiquer tout ce qui était suggéré dans les divers livres.
- As-tu obtenu des résultats? demanda Neena.
- Pas vraiment, répondis-je, outre que je faisais l’effort, ce qui me faisait me sentir bien, ou du moins, mieux que d’habitude. Je ne m’attendais pas réellement à un résultat; j’étais simplement motivé à réessayer et cette source de motivation bouillonnait en moi. Faire un effort me donnait de l’espoir, et, à bien des égards, ça me réconfortait beaucoup. En fait, il y a une différence entre espérer obtenir quelque chose et s’attendre à ce qu’elle se produise. Mais nous parlerons davantage de ce sujet plus tard.
Alors c’est là où tout a commencé à changer. Je devenais impatient, alors j’ai décidé que j’avais besoin d’une pause. J’ai donc téléphoné à un de mes amis pour voir s’il était chez lui. Je suis allé acheter de la bière et je lui ai rendu visite.
À ce moment-là, sa situation financière n’était pas meilleure que la mienne. Il ne travaillait pas et n’avait pas beaucoup d’argent. Il passait la plupart de son temps à regarder les sports et à parier sur ceux-ci, sauf qu’il ne connaissait pas vraiment de succès avec ses paris. J’ai regardé certains de ses billets perdants et lui ai ironiquement suggéré d’utiliser un dard pour choisir l’équipe gagnante, et qu’ainsi, il gagnerait peut-être. Il a ri et m’a dit que j’avais probablement raison. J’ai toujours considéré que le jeu était comme jeter de l’argent au vent en espérant qu’il en revienne deux fois plus. Malheureusement, il est fort peu probable que cela se produise. J’avais déjà joué à cette connerie de poker par le passé, mais juste pour le plaisir; le plus que vous pouviez gagner ou perdre était cinq ou dix dollars.
En regardant les billets de mon ami, une pensée me vint à l’esprit. Je venais tout juste de lire plusieurs livres sur la radiesthésie et j’avais regardé un programme à ce sujet à la télé. Un homme faisait de la radiesthésie pour trouver des minéraux et travaillait pour un mineur qui voulait trouver des poches de certains minéraux dans une vieille mine désaffectée. En bout de ligne, leurs recherches ont été assez fructueuses. Le radiesthésiste employait un simple morceau de corde et plaçait un genre de poids à son extrémité. Si la corde tournait vers la gauche, le radiesthésiste considérait ça comme un oui, et si elle tournait vers la droite, pour un non. J’en avais pensé que dans le fond, la corde n’était probablement rien d’autre qu’une manière pour que l’esprit subconscient communique avec l’esprit conscient.
J’ai regardé mon ami et je lui ai expliqué que peut-être une personne pouvait utiliser son subconscient pour regarder dans le futur afin de découvrir l’identité des gagnants. Il pensait que j’étais fou et me disait qu’il était impossible de prédire le futur. Il m’avait donné au moins 20 raisons pour lesquelles ça ne fonctionnerait pas. Il paraît maintenant évident qu’il était bien plus têtu que je ne l’étais, mais plus j’y pensais, plus l’idée me plaisait.
Une fois arrivé chez moi, j’avais plus ou moins fait le tour de la question. Tout ce que j’avais à faire était de trouver un état où le conscient et le subconscient venaient à travailler ensemble plutôt que de manière séparée. Cela semble assez simple et ce l’était, quoique ça m’ait pris un certain temps à trouver comment faire. Finalement, c’était très simple à réaliser, sauf que j’en ai eu pour plus que mon argent.
- Qu’est-ce qui est si important avec le subconscient? demanda Danny.
- Le subconscient semble avoir accès à une énorme quantité d’information. Je crois également que tous les esprits subconscients sont reliés, comme dans un réseau géant, mais d’une manière plus importante, je crois que le subconscient est également relié à notre âme… qui est une plus grande partie de nous-mêmes.
Ça m’a pris un certain temps pour assembler les détails et trouver un plan. Je suis donc retourné à la bibliothèque et j’y ai emprunté quelques livres de plus. J’ai expérimenté pendant une semaine ou deux, essayant diverses choses. Quoiqu’il en soit, j’ai pris toute l’information que j’avais trouvée, je l’ai mélangée, une pièce par ci, une pièce par-là, et j’en étais finalement venu à la conclusion que je devais me trouver dans un état profond de méditation ou dans un état de transe.
Il semblait y avoir un voile entre mon esprit conscient et mon subconscient et j’essayais de passer au travers. Le plus grand problème était de trouver sur quoi me concentrer. J’ai d’abord essayé de me concentrer sur les résultats du jeu, mais ça m’a fait tomber dans une sorte d’état de rêve, et les résultats que j’ai vus dans mon esprit étaient erronés. J’ai alors essayé de me concentrer sur mon subconscient et ai obtenu quelques résultats exacts, mais pas ce que j’aurais voulu.
Je vais vous épargner les détails de toutes ces choses que j’ai dû faire pour en venir à ma conclusion actuelle. Au bout du compte, nous sommes beaucoup plus que seulement un esprit conscient et inconscient. Je suis venu à la conclusion que je dois être en contact avec la somme de tout ce que je suis, mais plutôt que d’employer cette expression ou de dire ‘‘mon moi supérieur’’ pour parler de mon moi total, j’utiliserais le terme « âme ».
J’étais certain que de me relier à cette plus grande partie de moi était la clé, et ça a fonctionné. En fait, ça a tellement bien fonctionné, qu’en l’espace de six semaines j’ai gagné plus de cent trente fois.
- De combien d’argent parle-t-on? » m’interrompit Danny.
Je pris une gorgée de ma boisson. Il n’était pas difficile de voir les signes de dollars dans ses yeux en le regardant.
« Parce que je faisais des petits paris, la somme totale d’argent était tout juste sous les deux mille dollars. Je n’allais pas prendre le peu d’argent que j’avais et le jeter par la fenêtre. Je me suis également dit qu’il valait mieux rester discret; tant que ça fonctionnait, je pouvais tout aussi bien y aller mollo. Rendu à ce point, l’argent semblait secondaire. J’ai senti que j’avais accompli quelque chose que tout le monde considérerait comme impossible. Je me sentais vraiment comme si je pouvais voler.
- Et à propos du bonheur? demanda Neena
- Je l’ai laissé de côté pendant un moment, ai-je répondu. Il est beaucoup plus plaisant d’être malheureux dans un endroit ensoleillé, sous un palmier, en train d’observer une vague déferler. Je n’y étais pas encore mais c’était définitivement une possibilité. Avec du recul, je me suis d’ailleurs rendu compte que j’étais heureux. J’y mettais plusieurs heures, mais en même temps j’adorais ça. Même aujourd’hui je passe toujours d’innombrables heures à découvrir ce dont mon esprit est capable. J’imagine que j’ai trouvé ma vocation, et quoique je me plaise toujours à le faire et que ça me rende heureux, ce n’est pas la raison de mon bonheur, ni la cause de ma détresse. Mais j’y reviendrai sous peu.
- Ben, si tu es dépressif, autant être à l’aise, observa Danny.
- Quelque chose s’est assurément produit. Le bonheur commençait à bouillonner de l’intérieur, et ça avait quelque chose à voir avec la manière dont j’utilisais mon esprit. Mais à ce moment-là, la seule chose que j’avais vraiment remarquée était que je semblais vraiment en paix.
- Ça a du sens, dit Neena. Tu as besoin de paix intérieure pour créer le bonheur!
- Je suis d’accord, dis-je. J’étais occupé et excité, et pendant un bout, je ne me suis pas vraiment préoccupé de quoi que ce soit d’autre. Mais tu…
- Oublie ça! interrompit Danny. J’ai besoin des instructions exactes. »
Je ne l’avais pas remarqué avant, mais Danny avait déjà un stylo dans sa main et un bloc-notes ouvert devant lui. Ses yeux étaient aussi grands que des pissenlits, et sa lèvre tremblait plus que jamais.
« C’est préférable que je termine l’histoire d’abord.
- Oui. J’aimerais plutôt entendre le reste, indiqua Neena.
- J’aimerais plutôt avoir les instructions maintenant, autrement tu oublieras probablement! s’interposa Danny.
- Bien, je pourrais oublier, dis-je en riant. Mais je suis sûr que tu n’oublieras pas de me le rappeler. »
Neena haussa les épaules. « C’est à toi de voir. »
Ça me sembla trop étrange. Je n’étais pas certain si Danny jouait juste un jeu ou s’il était sérieux. Voyez-vous, il existe deux types de joueurs : l’un joue avec l’univers, tandis que l’autre fait simplement partie du jeu. La principale différence est que celui qui joue avec l’univers est vraiment près du donneur, sait généralement dans quelle direction le jeu va aller, et il travaillera dans cette direction. Il sait également qui détient quelles cartes. Les autres, comme moi, ne font que jouer au jeu. J’étais sûr que Neena et Danny jouaient tous deux avec l’univers, mais je n’en étais plus si certain pour Danny. Peut-être qu’il jouait avec le jeu, comme moi. Parfois l’univers semble inventer le jeu au fur et à mesure; c’est du moins l’impression que j’avais.
Ce n’était pas la première fois que je devais lutter avec cette décision de mettre les instructions dans le livre ou même de le dire à quiconque. Je me retrouve de nouveau au carrefour. Ça n’avait aucun sens pour moi que l’univers me laisse avec une décision aussi importante à prendre que celle-là. Mais était-ce bien ce qu’il faisait?
Je décidai de donner à Danny ses instructions, mais d’abord j’ai pensé que ce pourrait être une bonne idée de lui faire un petit sermon. Pour être honnête, c’était plus une question de protéger mes arrières.
« D’accord, je te donnerai les instructions, mais je veux que tu saches que ceci peut être employé dans plusieurs situations et que si tu décides de les utiliser pour le jeu, alors tu en acceptes la responsabilité. Donc si tu avais l’intention de dépenser deux dollars sur un billet de toute façon, c’est très bien, aussi bien mettre toutes les chances de ton côté. Mais si tu y gaspilles l’argent de ton épicerie, je peux tout de suite te dire que tu vas perdre, et je t’en expliquerai la raison…
- C’est bon, aucun problème! » dit-il, comme un enfant avec un nouveau jouet.
Je pris une gorgée de mon jus d’orange et pensai : ces mots me semblent bien familiers.
Les rêves
Rêves, oh doux rêves
On dit que
si on peut y rêver,
c’est que ça peut se réaliser.
Je m’en rends compte maintenant; c’est tellement plus clair…
La question est:
vais-je m’en rappeler
quand je me réveillerai?
Klaus est né en 1957 dans la Forêt-Noire, en Allemagne. À l’âge de 9 ans, croyant toujours que
partout au Canada c’est l’ouest sauvage, où les cowboys et les traînées de chariot existent
toujours; Klaus est envoyé à Rosedale, en Colombie-Britannique, au Canada, pour y vivre avec
sa tante et son oncle. Bien que déçu de ne pas y trouver les plaines et les chariots-cuisine, il
habite au Canada et y grandit pour accomplir plein de choses. Klaus a été un exploitant de
ferme laitière, un entrepreneur, un artiste ainsi qu’un écrivain.
