Chapitre Quatre
À ma sortie de la salle de bains, je vis que l’homme était toujours assis à la table. En chemin vers le bar, je pris soin de garder mes distances. Une règle très importante à se rappeler quand on joue avec l’univers, c’est que vous devez jouer avec respect et de préférence montrer ce respect; ce n’est pas que l’univers se fâchera contre vous, c’est juste qu’il pourrait vous distribuer une nouvelle carte, car il aime également enseigner. Une des choses que vous ne voulez pas que l’univers vous enseigne, c’est la manière de respecter le jeu. Croyez-moi, je suis passé par là.
Je m’assis sur mon tabouret et bus ce qui restait de mon scotch en une gorgée. J’allumai une autre cigarette et vérifiai qu’il m’en restait suffisamment; ça allait être une longue nuit.
Danny versa du jus d’orange dans deux verres et me demanda si j’en voulais également. Je ne l’avais pas remarqué avant, mais apparemment, Neena et Danny avaient fini de boire ce qui était sorti de cette petite bouteille verte.
« Oui, s’il-te-plaît! C’est vraiment une bonne idée » dis-je.
Danny mit un verre de jus d’orange devant moi, un autre devant Neena, et s’assit sur son tabouret. Il y eut un moment de silence.
« J’imagine qu’à présent, je peux tout vous raconter, dis-je avec une légère hésitation. En tout, il y a eu trois fois ou j’avais décidé d’en finir. Ce n’était pas réellement des tentatives physiques, mais elles causèrent néanmoins beaucoup d’agitation. Êtes-vous certains que vous voulez que je vous raconte cette partie ou voulez-vous qu’on la passe? »
- S’est-il passé quelque chose d’intéressant lors de ces tentatives? » demanda Danny.
- Oh! Tout à fait! dis-je ironiquement. Ma vie regorge d’histoires abracadabrantes!
- Ça promet d’être intéressant! » Neena regarda Danny; les deux gloussaient. Je les ignorai.
« Eh bien, la première fois, c’était il y a quelques années. Ça n’allait pas si mal que ça, mais je n’étais pas heureux. Tout ce que je possédais aurait dû faire de moi une personne heureuse, mais ce n’était pas le cas. Ce qui m’avait rendu tant déprimé à l’époque, c’était d’avoir passé plusieurs mois à lire des livres et à essayer très sérieusement d’être heureux, d’y avoir mis un maximum d’efforts, sans obtenir aucun résultat. Au contraire, j’avais l’impression que les choses empiraient au lieu de s’améliorer. Un soir où je lisais un nouveau livre que j’avais obtenu le jour même, la goutte fit déborder le vase. Dans ce livre, l’auteur décrit sa rencontre avec un grand maître qui lui enseigna plusieurs choses fascinantes. Ce qui m’avait vraiment contrarié, c’était qu’un enseignant magique lui était apparu de nulle part pour lui enseigner tout ce qu’il voulait, alors que moi, je devais me débrouiller seul avec mes problèmes. Ce qui m’avait aussi frustré, c’était qu’il parlait de certaines choses vraiment intéressantes sans en donner les instructions pour y arriver. À quoi ça sert de dire toutes ces choses si les instructions ne sont pas fournies? C’était un gaspillage de papier et une perte de temps pour moi ». Je me penchai vers Neena et lui murmurai : « Mon humeur, à l’époque, s’était un peu détériorée ».
Je secouai la tête. « Je me souviens de tout cela très clairement. Je sentais que l’univers m’avait oublié. J’étais si découragé et frustré, que j’avais jeté ce livre contre le mur, et que dans ma tête, je me criais que si je n’obtenais pas d’aide tout de suite, le lendemain matin, je prendrais ma voiture pour aller dans les montagnes et me jeter avec l’auto du haut d’une falaise. Je pouvais sentir la colère couler dans mes veines. À bien y penser, je ne l’aurais probablement pas fait, mais sur le coup, ma décision était prise. J’en avais déduit que tant que j’étais ici, l’univers m’ignorerait, mais qu’au moment où je n’y serais plus et que je lui ferais face, il lui serait alors plus difficile de m’ignorer!
Je ne sais combien de temps cela a pris, mais je dirais que pas plus de cinq minutes après avoir crié ces mots dans ma tête, ça a commencé. L’acuité de mes sens intérieurs s’aiguisa et je sentis une force incroyable. Cette force était énorme et semblait essayer de s’introduire dans mon appartement, mais elle était beaucoup trop grande. Elle finit par occuper l’immeuble résidentiel au grand complet, et encore là, ce n’était pas assez. Je ne pouvais vraiment rien voir ni entendre, mais je pouvais la sentir de tout mon être; c’est la seule manière dont je puis le décrire. Vous ne savez pas à quel point j’étais effrayé. Je ne pense pas avoir jamais été aussi effrayé. J’en fis presque pipi au lit.
Mon appartement était petit, mais ouvert, et de mon lit, je pouvais voir le couloir, une partie de la cuisine, et presque tout le salon. Toutes les lumières étaient allumées, parce que je n’aime pas l’obscurité. Dès qu’il commence à faire noir, j’ai toujours cette impression que quelque chose d’énorme se tient derrière moi et m’observe. D’aussi loin que je puisse me rappeler, l’obscurité m’a toujours fait peur, alors je gardais toujours les lumières allumées. Je n’aime pas non plus les coins sombres; qui sait ce qui peut s’y cacher? En quelques secondes, les lumières s’étaient mises à clignoter. C’était presque musical. Je tremblais littéralement de peur. Je pouvais sentir cette présence se former, et tout à coup, j’entendis une voix dans ma tête. Elle dit fermement et fortement : « Tu sais bien que ce n’est pas la solution…! »
Et puis, plus rien. Les lumières s’arrêtèrent de clignoter et peu importe ce que c’était, il partit. J’étais si effrayé, que même si j’avais vraiment un besoin urgent d’aller aux toilettes, j’étais resté dans mon lit jusqu’au lendemain matin. Je n’ai pas non plus dormi dans mon appartement la nuit suivante. Le plus bizarre fut cet étrange silence dans le bâtiment entier, un silence qui dura plusieurs semaines. Quelques jours plus tard, j’entendis deux autres personnes en discuter dans la buanderie : apparemment, d’autres locataires avaient senti quelque chose, mais ne pouvaient expliquer ce que c’était.
Cet incident me préoccupa, tant qu’il m’empêcha de m’apitoyer sur mon sort pendant presque deux ans. Mais ensuite, l’effet se dissipa. »
Je m’arrêtai pour prendre une gorgée de jus d’orange.
« Ce qui est venu te visiter, que croyais-tu que c’était? » demanda Neena.
Je secouai la tête. « Je ne sais pas, et je ne veux vraiment pas le savoir. De toute évidence, j’avais mis quelqu’un en rogne, et franchement, je vais m’en tenir à ça, car peu importe qui est venu me rendre visite, il n’était pas de bonne humeur.
Le temps passa et les choses ne s’améliorèrent pas. À vrai dire, les choses se détérioraient même de plus en plus et il devenait difficile pour moi de ne pas le montrer. Placer un sourire sur ton visage et prétendre être heureux quand tu ne l’es pas requiert une quantité énorme d’énergie. D’ailleurs, ça m’avait réellement effrayé, mais étrangement, j’étais prêt pour la deuxième tentative, et je n’allais pas rester là à trembler de peur. J’étais prêt à me battre. Après tout, j’ai le droit d’être heureux. Quand vous êtes vraiment déprimé, vous ne pensez plus normalement. En plus, au bout du compte, j’avais demandé de l’aide et je n’en avais pas reçu ».
Je pensai à ce que je venais de dire, pendant une minute. « En fait, ce n’est pas tout à fait vrai, dis-je avec un sourire en coin.
- Oh! Donc tu avais reçu de l’aide, alors? m’interrogea Neena.
- Oui. J’avais gagné un voyage à Mexico, et là-bas, j’avais rencontré quelqu’un qui aurait pu m’aider, mais il y avait des conditions que je n’étais pas prêt à accepter. Par contre, mon chemin de vie en aurait probablement été changé et peut-être que je n’aurais jamais eu l’occasion de trouver le moyen de gagner à la loterie. Et d’un côté, ça en a presque valu la peine, juste pour ça. Il est aussi probable que l’histoire que je vous raconte n’aurait pas eu lieu et cela aurait été une grosse perte.
- Attends une minute! Essaies-tu de me dire que tu as trouvé le moyen de gagner à la loterie? » Danny croisa les bras sur son torse, l’air de dire qu’une telle chose était impossible.
« Oui, mais j’y reviendrai plus tard.
- As-tu gagné plus d’une fois? » Ses yeux étaient gros comme des pastèques.
« Oh oui. » Je reculai ma chaise, et me levai. J’avais besoin de m’étirer un peu.
« Alors, as-tu reçu un coup de pied dans le derrière la seconde fois? dit Neena en souriant.
- Non, pas vraiment. Bien au contraire. Vous n’avez pas de musique? » dis-je, pour essayer de changer de sujet. « C’est bien trop silencieux, ici! »
Danny se leva et se dirigea jusqu’au vieux lecteur cassettes qui était sur l’une des étagères. Il y inséra une cassette et ajusta le volume. Je ne sais pas ce que c’était mais ça ressemblait à une sorte de musique nouvel âge qui remplit agréablement le silence.
Chez soi
Chez moi : le prochain endroit où se reposera mon âme.
Les carrefours de la vie,
où planter quelques graines de foi,
cultiver quelques récoltes d’amour
et réfléchir sur la prochaine voie à prendre
avant de rentrer chez soi,
aux prochains carrefours de la vie,
où planter quelques…
Klaus est né en 1957 dans la Forêt-Noire, en Allemagne. À l’âge de 9 ans, croyant toujours que
partout au Canada c’est l’ouest sauvage, où les cowboys et les traînées de chariot existent
toujours; Klaus est envoyé à Rosedale, en Colombie-Britannique, au Canada, pour y vivre avec
sa tante et son oncle. Bien que déçu de ne pas y trouver les plaines et les chariots-cuisine, il
habite au Canada et y grandit pour accomplir plein de choses. Klaus a été un exploitant de
ferme laitière, un entrepreneur, un artiste ainsi qu’un écrivain.
