Chapitre Deux

- Y-a-t-il vraiment un début ou même une fin à une histoire? Où commence-t-elle et où se termine-t-elle? Commence-t-elle au début d’un voyage, à la fin d’un voyage…? -

Je m’arrêtai une seconde pour voir s’ils me suivaient toujours.

« Commence-t-elle quand nous prenons certaines décisions qui conduisent au début de l’histoire? Ou encore quand nous partons pour le voyage, ou quand nous faisons nos bagages, ou quand nous élaborons nos plans? Et quand se termine-t-elle? Si une histoire nous a transformés, est-ce qu’elle se termine quand nous arrêtons d’en parler? Et quelle en est la partie importante? Toutes les décisions qui ont été prises ou les chemins que nous avons suivis; une histoire, c’est comme l’intersection de quatre routes. Soyons réalistes…il n’y a pas de début et il n’y a pas de fin. »

Si vous voulez vous débarrasser de quelqu’un, dites-lui simplement une phrase de ce genre…il partira en coup de vent. Je les regardai tous deux, essayant de retenir le sourire qui montait en moi avec l’anticipation des les voir prendre la porte.

- Je suis entièrement d’accord – dit Danny. Neena acquiesça.

- C’est un peu comme la vérité. Qu’est-ce que la vérité? Parfois la vérité peut nous déboussoler – répondit Neena. De toute évidence, elle ne s’en irait pas.

- Que veux-tu dire? – demandais-je, assez surpris que ça tournerait en discussion.

- Par exemple, dit-elle, dix personnes regardent un accident se produire. Il y a dix versions de ce qui s’est passé, et la seule chose que nous sachions avec certitude c’est qu’il y a plusieurs voitures endommagées. Ensuite vient la question par rapport à l’élément déclencheur de
l’accident. Est-ce que ça a commencé avec la perte de contrôle d’un véhicule, ou bien au moment où les conducteurs ont pris place dans leur voiture? Il est dit que nos pensées créent notre réalité; si c’est le cas, alors quel a été l’élément déclencheur de cet accident? -

Danny et moi inclinèrent la tête en approbation.

- Prenez ce papier peint là-bas, fit remarquer Danny. Nous le voyons tous, mais est-ce la vérité? Ce que nous voyons, ce sont des couleurs et des bandes, mais ce que nous ne voyons pas ce sont les gens qui travaillent dans les usines, ceux qui fabriquent ce papier, leurs peurs et leurs rêves. Nous ne voyons pas non plus les arbres de la forêt qui sont à l’origine de ce papier; ni les gens qui ont bâti ce mur, dans l’espoir de nourrir leur famille; ni le propriétaire, espérant faire assez d’argent pour pouvoir payer tout ça. Tout ce que nous voyons, ce sont des couleurs et des bandes. Mais ce n’est pas réellement la vérité. -

Je profitai du silence qui suivit pour prendre une autre gorgée de mon scotch. Je ne sus pourquoi, mais un rêve que j’avais eu quand j’étais tout petit m’était revenu à l’esprit. J’y pensais justement quand Neena interrompit mes pensées.

- Tu fronces encore les sourcils. – Neena me dit-elle, avec un coup de coude. Je dus me sentir en sécurité car ma bouche s’étaient remise à parler sans mon plein accord.

-  Je pensais à un rêve que j’ai fait quand j’étais enfant. Je pensais alors que le monde était un grand jardin. Vous savez, des villes construites à travers et autour de jardins, où tout le monde est heureux, joue, plante des arbres ou des arbustes fruitiers et des fleurs, et cueille des
fruits. On joue avec la vie sauvage, et les animaux comme les cerfs, les lapins et les renards courent partout sans craindre les humains, qui les attirent plutôt. Les gens n’ont plus peur des gens. Chacun s’intéresse à l’autre au lieu de chercher à le rabaisser.  -

Je fis un geste de la main.

- C’est juste un rêve stupide…comme si ça allait vraiment se produire un jour! On est trop occupés à tout faire exploser et à essayer de gagner plus d’argent que nos voisins…

- On ne sait jamais! – dit Danny le bras tendu sous le bar, d’où il sortit une étrange bouteille verte. Je vis qu’elle avait un bouchon, mais pas d’étiquette. – Je la gardais pour une occasion spéciale – ajouta-t-il, une lueur étrange dans les yeux.

Je regardai la bouteille. – Où as-tu déniché ça? Sur un bateau de pirates? -

Danny prit trois verres qu’il aligna tout en souriant. – Non, pas tout à fait. -

- Ça a l’air ancien -, dis-je, pendant que Danny essayait de retirer le bouchon.

- Ça l’est, répondit Neena. C’est très ancien!

- Qu’est-ce que c’est ? -

Ils se regardèrent pendant un moment. Danny se mit à verser. Je haussai les épaules. – Ok alors, quelle est l’occasion spéciale ? -

Je ne sais pas si c’était le scotch ou la compagnie, mais je me sentis à l’aise et en sécurité, même s’ils ne répondirent pas à ma question. Il y avait juste assez dans la bouteille pour remplir trois verres à moitié. Danny remit la bouteille vide sous le bar et nous tendit chacun un verre. Le liquide était épais et de couleur rouge sang. Je le mis sous mon nez. Ça sentait le sucré, mais il n’y avait aucun parfum d’alcool.

- C’est sans alcool – dit Neena.

Je souris. – À quoi allons nous boire ? -

- Aux rêves. Puissent-t-ils être beaux et se réaliser – Neena leva son verre.

- Bien dit! – répliqua Danny à la manière de pirates.

Le goût était incroyable. Ça goûtait comme les baies – doux et consistant – mais je ne pouvais dire quel genre de baies avaient été utilisées. Mes papilles gustatives s’animèrent. Je pris une gorgée et puis une autre, et me perdit dans mon propre monde. C’était comme si chaque cellule de mon corps s’éveillait. L’ivrogne en moi prit le dessus et au moment où Neena dit – Tu devrais peut-être y aller mollo! -, il était trop tard. Je savourais déjà la dernière goutte, espérant qu’il y en ait d’autres.

Avant même que j’eus posé mon verre, les deux riaient très fort. Je jetai un regard vers leurs verres, pour m’apercevoir qu’ils y avaient à peine touché. C’est probablement la façon dont je lorgnais son verre qui fit que Neena le mit hors de ma portée. Je finis par en rire avec
eux. Mon esprit était vide et je me sentais aussi plein d’énergie.

- Wow! C’est vraiment bon! Je vais en prendre une caisse… -

Ils riaient toujours.

- Bon sang! Je me sens comme si je pouvais enchaîner un dinosaure! -

Je suis presque certain que le sourire sur mon visage aurait fait mourir d’envie n’importe quel clown.

Neena mit sa main sur la mienne. – Alors, maintenant que tu sais que nous n’allons pas te ridiculiser, peut-être pourrais-tu nous raconter cette histoire sur les anges et sur l’amour ? -

- D’accord, dis-je, c’est bon.

- Commence par le début et n’oublie rien, dit-elle.

- Donnez-moi juste un moment, le temps de reprendre mes esprits. – Je glissai mon verre de scotch vide vers Danny pour qu’il puisse me le remplir de nouveau.

La façon dont sont les choses
Le monde est un grand bol de soupe
qui tourne,
et si les pois et les carottes
ne s’aiment pas,
eh bien, tant pis.
Car il est certain
qu’ils se verront souvent
et personne ne s’en ira tant que
nous ne serons pas tous gentils et tendres.
C’est la façon dont sont les choses.