Chapitre cinq
Je m’étirai et m’assis sur mon tabouret, prêt à faire une pause et à écouter un peu de musique, mais Danny me jeta un regard impatient et tambourina avec ses doigts sur le comptoir. Je compris.
« Ce fut environ deux ans plus tard. Du point de vue émotionnel, j’en étais à la même place qu’avant, sauf que cette fois, j’avais perdu mon boulot et je me dirigeais vers ma première faillite. Mais le pire n’était pas de perdre mon emploi ou de faire faillite. Depuis à peu près un an, je travaillais très dur avec un groupe de soutien, avec pour seuls résultats de m’être fait des amis et d’avoir pu me plaindre un peu. En fait, j’avais pu me vider un peu le cœur, mais je n’étais toujours pas heureux.
- As-tu été essayé quelque chose d’autre durant ces deux ans, mis à part le groupe de soutien? demanda Neena.
- J’ai essayé plein de trucs, mais d’une manière ou d’une autre c’était comme si quelque chose m’empêchait de trouver le bonheur. À cette époque, rien n’avait de sens. Je le comprends maintenant, mais, ça me rendait fou. »
Tout le monde se tut. Mon esprit était perdu dans le passé.
« Je m’en souviens à présent. J’étais vraiment en colère. Ça me frustrait, vous savez? J’étais furieux envers l’univers. De bien des façons, j’étais fâché contre ce qui était venu me visiter. Après tout, de quel droit cette chose avait-elle osé me faire une peur bleue, sans même vraiment m’aider, en me disant simplement que ce n’était pas là la solution? Comment étais-je sensé savoir quelle était la solution? J’étais prêt à me battre! Mais j’étais aussi fatigué de la vie. Rien ne semblait fonctionner pour moi et tout ce que je touchais se transformait en poussière. Je crois que la meilleure façon de résumer le tout serait de dire que sans bonheur, la vie devient une nuit interminable. Je ressentais également une énorme douleur intérieure dont je ne pouvais me débarrasser. Il est presque impossible pour moi d’exprimer verbalement tous les sentiments et les émotions que j’éprouvais durant cette période de ma vie. Je n’arrivais tout simplement pas à comprendre pourquoi quelque chose comme le bonheur intérieur, quelque chose supposé être si naturel, était pour moi si difficile à atteindre; ça me rendait fou. Je peux être de très mauvaise humeur quand je n’obtiens pas ce que je veux, surtout si je travaille très dur pour l’avoir. Je devrais également mentionner que je n’étais pas toujours complètement malheureux. Il y avait des moments où j’étais heureux, mais je n’étais pas satisfait de la quantité de bonheur que je recevais et j’en voulais plus. Comprenez-vous ce que je veux dire? »
Neena me regarda. « Oui, je pense que je comprends. »
« Pensais-tu vraiment que tu pouvais gagner contre quelque chose qui fait peut-être cent fois ta taille? » demanda Danny.
Je secouai la tête. « Le but n’est pas toujours de gagner. L’important, c’est de prendre position. Évidemment, la position que je prenais n’était pas nécessairement la bonne. Je pensais seulement que la vie n’avait rien à m’offrir et je voulais aller ailleurs. Ce qui m’a toujours étonné c’est que les gens sont prêts à se battre pour des rochers, pour de la poussière ou pour n’importe quoi d’autre, mais pas pour l’amour ou pour le bonheur. Ce sont les choses pour lesquelles ça vaut vraiment la peine de se battre. Le reste n’est que temporaire. »
Danny acquiesça.
« Il était à peu près une heure du matin. J’avais décidé que dans la matinée, je conduirais jusqu’aux montagnes et ferait en sorte que ça passe pour un accident. Peu de temps après avoir pris cette décision, je me sentis totalement en paix. Je n’avais jamais ressenti ça auparavant. J’étais paisiblement allongé dans mon lit. J’imagine qu’à ce moment, j’ai dû tomber dans un état moitié-endormi, moitié-réveillé, et c’est alors que j’ai eu une vision. C’était très réel, comme si j’y étais physiquement. Je me tenais debout au milieu d’une galerie d’art. En me promenant, je remarquai que plusieurs des photos accrochées au mur étaient en fait les miennes. C’est à partir de ce moment que le plaisir a commencé. J’ai entendu une porte s’ouvrir, par laquelle une femme entra. Elle était grande et mince, avec des cheveux blonds et lisses qui lui arrivaient presqu’aux épaules, une peau très pale et de grands yeux. Avoir même que j’aie le temps de cligner des yeux, elle se tenait devant moi! Elle était incroyablement belle. La seule manière dont je peux la décrire est de dire qu’elle était plus belle que son apparence. Sa beauté intérieure émanait d’elle, comme si on pouvait la percevoir au-delà de son apparence. Nous étions face à face, à quelques centimètres de distance.
Elle me demanda : « Es-tu Klaus? »
La seconde où elle a dit ça, c’était comme si chaque cellule de mon corps s’était éveillée et lui prêtait attention; comme si j’étais composé de milliards et de milliards de cellules, que chacune d’elle possédait sa propre conscience, et qu’à ce moment, chacune d’elle lui prêtait attention. Ce fut une étrange sensation, mais en même temps l’une des plus belles que j’ai pu ressentir. C’était comme si chaque cellule de mon corps était un individu qui tenait un rôle dans ma vie. Elles étaient comme de petits êtres travaillant tous ensemble pour créer mon corps physique pour que je puisse vivre l’expérience physique de la vie. J’avais l’impression que chacune de mes actions avait une répercussion sur elles et que cela leur importait. J’essayais de répondre à sa question, mais je ne pouvais pas. Trop de sensations se produisaient dans mon corps, alors je me suis contenté d’acquiescer. Elle me tendit la main et comme nous nous serrions la main, elle dit : « J’aimerais que tu restes quelques temps. Tu comprendras plus tard. »
L’écouter parler était comme écouter un millier d’anges. Toutes les cellules de mon corps étaient attentives. J’en étais subjugué. Malheureusement, la seconde où elle s’arrêta de parler, ce fut terminé, et j’étais à nouveau dans mon lit, complètement réveillé. Dans les mois qui suivirent, je fus hanté par cette vision, et ai essayé plusieurs fois d’y retourner, mais sans succès. Je n’étais même pas prêt d’y parvenir. »
« Qu’est-ce qui t’obsédais tant dans cette vision? demanda Neena.
- Je pensais que peut-être je rencontrerais cette personne en vrai. Ce fut une idée stupide, mais ça représentait quand même une lueur d’espoir. Rien que le fait d’espérer me permit de tenir presque trois ans…et trois longues années. Mais j’ai l’impression que c’était ça le but. L’univers s’était probablement dit que s’il ne pouvait pas utiliser la peur pour me garder ici, la séduction fonctionnerait peut-être. Évidemment, cela a fonctionné, du moins pendant un moment.
- Peut-être était-ce dû à un déséquilibre chimique dans ton corps. Y avais-tu déjà pensé? demanda Danny.
- Oh oui, j’y avais déjà pensé. J’avais même consulté plusieurs médecins, mais en bout de ligne, je préférais souffrir plutôt que de devoir prendre des médicaments pour le restant de ma vie. La plupart d’entre eux provoquaient de sérieux effets secondaires et j’avais peur que mon bonheur ne dépende que de ma prise de certains médicaments. J’avais aussi l’espoir de trouver un jour la réponse. Les médicaments ne sont qu’une solution temporaire; ils ne résolvent pas le problème et ne s’attaquent pas à la véritable cause à l’origine du problème. En ce qui me concerne, le bonheur et l’amour ne devraient en aucun cas dépendre des circonstances, des expériences ou du corps physique ».
La dernière position
« Ah, ne sommes-nous pas tous têtus?
Oh oui, nous le sommes.
L’univers contre lequel vous vous tiendrez,
mille guerriers, épées d’acier dégainées,
cinq cents chevaux lourds,
Vous vous tiendrez contre eux avec votre poignard en paille.
Cela fait l’éternité et un jour que je suis guerrier
et je ne connais pas tout,
mais ceci je le sais :
Le sang coulera en ce jour;
ce sera le tien, mon ami
mais le mien également.
Car pour l’honneur, je dois rester.
Ainsi je te demande :
« Penses-y!
Est-ce un beau jour pour mourir? »
Klaus est né en 1957 dans la Forêt-Noire, en Allemagne. À l’âge de 9 ans, croyant toujours que
partout au Canada c’est l’ouest sauvage, où les cowboys et les traînées de chariot existent
toujours; Klaus est envoyé à Rosedale, en Colombie-Britannique, au Canada, pour y vivre avec
sa tante et son oncle. Bien que déçu de ne pas y trouver les plaines et les chariots-cuisine, il
habite au Canada et y grandit pour accomplir plein de choses. Klaus a été un exploitant de
ferme laitière, un entrepreneur, un artiste ainsi qu’un écrivain.
